Que reste-t-il de nos amours … 2016
Huile sur toile - 81 x 116 cm 

Que reste-t-il de nos amours ?

Un exercice intéressant, qu’il faut conseiller à tous de pratiquer, c’est de regarder un tableau avant d’en savoir le titre. Ici c’est particulièrement pertinent avec ce carton qui montre si peu de son contenu.

On entre dans le tableau comme on entre dans un passé, c’est évident : le décor ne fait pas référence à un présent identifiable, et le sujet renvoie forcément à ce qu’on a un jour rangé aux oubliettes avant de s’y intéresser peut-être à nouveau. À un passé qui ne s'efface jamais complètement mais qui peu à peu se réduit à un carton dans les combles de notre conscience et qu'on redécouvre quand on décide d'y faire le ménage.

Les adhésifs que nous croyons voir sur le côté évoquent une histoire pleine de déchirures longtemps recollées avant la fermeture d’une épopée qui se traduit par celle d’un carton … Pour le rouvrir un jour, ce qui est timidement fait ici. Une histoire d’amour peut-être, d’un amour fou qui installe presque une forme de sado-masochisme affectif et psychologique. Mais où est-il ce carton, et pourquoi cet angle de vue d’où l’on voit si peu de ce qu'il contient ?  Parce qu’une peur demeure de regarder dans ce passé ? Ou parce que finalement ce passé s’efface et à quoi bon fouiller dans la boîte ? Les couleurs, les coulures, ces tons qui effacent le temps (peut-être les blessures), nous suggèrent la deuxième réponse…

D’autant que l’adhésif coule, d’un vert de décomposition, et que cette coulure se fait tout autour de la base de la boîte, la suspendant de ce fait en l’air, chose impossible sauf dans un imaginaire qui du coup laisse planer un mystère… Mais le mystère est une dimension essentielle de l’art.

Mystère accentué par le titre du tableau qui à la fois confirme certains de nos ressentis mais en même temps nous déroute… Il suffit de fredonner la chanson qui porte le même titre : elle est chargée de nostalgie, mais de nostalgie joyeuse,  elle est finalement légère. Et cette peinture n’est pas si légère que ça, à moins que…

A moins que cette légèreté d’un passé mis à distance s’exprime justement par un carton qui semble à la fois posé sur un vieux sol depuis longtemps mais en même temps aussi suspendu dans l’air. Comme pour nous dire Ô temps suspends ton vol

Une œuvre du peintre dans l’espace-temps, finalement. Et il nous y emporte avec lui. C’est là toute la force de son art.

Christian Gerini

Enseignant-chercheur en philosophie, histoire des idées, et des arts actuels