Quant une part de nous se trouve perdu a jamais, déambulant, errant dans les entrailles du Potemkine … 2015 - Huile sur toile 80X80cm

Pascal Rousse, philosophe - Paris, mars 2016

L’effroi

 

Rescapé du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, un visage cinéma peint. Mais lequel ? L’institutrice, l’étudiant, la maman au berceau ? Peut-être une condensation dans l’épouvante de tous ces visages, qui en rappelle d’autres en peinture, par exemple chez David, Füssli, Blake, Goya, Courbet, Michel-Ange ou Daumier… Visage-écran qui émerge, puis revient au fond bleu sanguinolent, par une pulsation entravée, le souffle coupé, le cou happé dans le noir. Comme posé sur un billot. Suffocation violacée de l’horreur historique. C’est donc cela… ? Finie, l’innocence. Hors de soi. Que voit-il ? Le pathétique. Visage médusé médusant de l’effroi devant l’horreur d’un spectacle insoutenable, abasourdi par ce qu’on peut infliger et endurer, lorsqu’un pouvoir se déchaine pour vous faire passer le goût d’une vie meilleure et digne. Violence d’hommes machine, violence d’Etat sur des corps humains voulant vivre. Fraternité violée. Plus question alors de demander, de dire un tort, de parler ; plus de monde commun, mais l’intraitable logique de la séparation des ordres au nom de l’ordre. L’effroi n’est pas seulement la terreur de l’anéantissement prématuré et violent, la constellation d’une pluie de balles de fusil, ou l’éclair d’une lame cosaque balancée à toute volée comme une faux. Cela n’est pas seulement suffoquer devant ces amoncèlements de cadavres rendus à l’informe, le glas mat interminable des corps transpercés et hachés. C’est le vertige de la séparation absolue, la bascule du réel en ce qui le sous-tend : cette anarchie de l’ordre en soi dévoile la division sociale en deux espèces étrangères. C’est l’incommunicabilité absolue et l’incommensurabilité fatale entre l’existence d’un peuple et celle de ses « bergers », ses exploiteurs. Solitude de l’effroi. Impersonnalité de la terreur, sans visage. Il ne voit que des bottes et des fusils, des baïonnettes et des sabres. Et cette part de nous-mêmes qui se trouve à jamais perdue, déambulant, errant dans les entrailles du Potemkine, est initiée à ce mystère : elle sait qu’au détour d’un couloir sombre du labyrinthe, le monstre nous attend. Nous le sentons bien au fond : le labyrinthe, c’est l’immonde où nous sommes pris, dont toute issue a été bouchée pour que nul n’échappe à la commune servitude. Le Minotaure, c’est l’être même, qui dévore le futur, la jeunesse et l’espérance, digérée par le passé, la bestialité archaïque de la brute. Et Thésée, où est-il ?

 

Pascal Rousse, Paris, mars 2016