Série: Les Femmes sans Visage : Elle se rendit méconnaissable grimant son visage pour masquer son âme. 2015 - Huile sur toile - 116X81cm

Me voilà encore à imaginer, forcément, ce qu’elle a pu leur raconter. Idée dominante : Cette fille et moi, désormais, ne pouvons plus que nous fuir l’un l’autre. Moi, pour ne rien avoir à nier dans son histoire, dans laquelle c’est certainement moi qui l’ai attirée, ou même, sans doute, avant ça, gardée parfois seule enfermée dans la chambre. Et elle pour, forcément, ne pas avoir à tout soutenir devant moi, ou pire, à rétracter. Elle et moi, désormais, ne pouvons que vouloir laisser en l’état la confusion, le doute, moi, pas sûr de vouloir réfuter, non parce que forcément, même sans trop savoir, ce qu’on peut deviner là-dessous remue quand même, qu’on veuille ou non, et qui pourrait jurer qu’il ne veut pas, c’est ça aussi. De toute façon, si elle l’a dit, ça ne s’invente pas, c’est ce qu’ils doivent tous se dire, que je me dis aussi, pas de l’invention, jamais, juste ce pressent besoin de dire, de craindre, de désirer, craindre et désirer en même temps. Mais la vérité, ils veulent, soi-disant, la vérité, qu’ils écoutent donc, la tournure qu’elle a pris, la vérité, cet air trouble, pour nous aussi, elle et moi, trop tard désormais, après ce qu’elle a raconté, que je ne veux pas trop savoir, que j’imagine trop bien, jamais plus ni elle ni moi ne pourrons nous contenter d’une vérité pure et simple. Plus trop possible non plus de nous fier aux souvenirs, tout faussé, suspect, il ne faut pas croire, ce qu’une fille éprouve le besoin de dire, ce n’est pas rien, et moi, celle-là, forcément, maintenant qu’elle l’a dit. Avec certainement juste assez de détails superflus, d’oublis inopinés, pour que ça s’immisce, commence les dommages. Elle a pu parler de ceinture, d’expirations bruyantes, de cendrier volé, de claquements pleins d’échos. En ce qui nous concerne, elle et moi ne pouvons plus éviter de croire ce que nous craignons et, au fond, bien sûr, désirons. Et même eux tous, qui veulent tant savoir, soi-disant, craignent le pire, soi-disant. Craindre à ce point, quand même pas clair. En tout cas, elle et moi parvenons déjà à ne plus trop voir nos visages, et n’avons plus qu’une idée, nous éviter, filtrer nos appels, sortir les fausses excuses, invitations dans l’Aveyron, allergies, et ni confirmer ni rétracter, voilà moi ce que je crois désormais, et elle forcément.

 

Jacques Serena - 2015